Be_A translator

And a happy one!

Billet initialement publié sur http://beatranslator.eu le 13/11/2012

 

L’Espagne fait la une de l’actualité économique depuis des mois, et sa situation financière est logiquement un thème récurrent dans les publications des analystes financiers.

Il m’a donc été donné de traduire il y a quelques mois un document dans lequel l’auteur qualifiait de « courageous measures » les mesures d’austérité prises par le gouvernement espagnol pour ramener le déficit à des niveaux acceptables. Cette phrase avait alors retenu mon attention. Et ça n’était pas en raison de sa complexité syntaxique ou terminologique. En tant traductrice indépendante installée dans le pays en question et au fait de réalités économiques de plus en plus crues, il était tentant d’extrapoler une traduction de l’adjectif « courageous » en laissant libre cours à toutes les options possibles et imaginables se bousculant dans ma tête. Qui plus est, nourries de mon expérience de terrain… Ainsi aurais-je bien retenu un adjectif éventuellement connoté (« audacieuses »), voire complètement partial et hautement critique (« hasardeuses », « excessives », « inconvenantes » ou carrément « coercitives »), tout en rejetant d’emblée « énergiques » ou « résolues », des qualificatifs trop valorisants et trop braves à mon goût…

Oui, mais. Face à une commande de traduction, je ne dois pas oublier que je suis bel et bien traductrice et non pas pigiste pour un canard déchaîné. Je me dois donc de respecter une certaine éthique professionnelle et tourner mes doigts sept fois sur le clavier avant de frapper, même si je suis en complet désaccord avec l’opinion exprimée ou le qualificatif employé.

La mission qui m’incombe ne consiste pas à faire passer un message direct ou subliminal, ni à avoir le courage de mes opinions… Je dois m’en tenir au message du client et non faire valoir le mien… Le client justement ne m’a rien demandé !! Enfin si, mais sa demande est un tant soit peu différente : restituer son texte dans ma langue maternelle, de manière fidèle, précise et parfaitement adaptée au public cible, tant en termes de contenu/message que de registre, en employant la terminologie appropriée et en respectant les conventions d’usage.

J’ai donc joué la neutralité et l’impartialité en adoptant des « mesures courageuses » (après avoir tout d’abord retenu « fermes »), un choix somme toute très littéral. Il me semblait que c’était bien là l’opinion que cherchait à exprimer l’analyste, sans trop se mouiller, mais saluant tout de même les efforts déployés pour satisfaire la Troïka. Il aurait ses raisons de vouloir s’exprimer ainsi et ce n’était pas à moi d’en juger.

En tout cas, pas pendant le service, pas dans ma traductionla traduction de son document, qui est en fait SA traduction, SON texte.

Car, et c’est à cette réflexion qu’a abouti mon questionnement éthique : qu’importe finalement puisque le fait de traduire un texte n’implique pas en soi un cautionnement de ma part. Même dans un domaine qui nous passionne, nous pouvons avoir affaire à des questions sensibles, des sujets ennuyeux ou des idées qui entrent en conflit avec nos principes. Il peut y avoir « conflit d’opinions ». Or, si nous avons accepté la mission, nous sommes tenus à un engagement et ne devons rien sacrifier à l’éthique professionnelle. Après tout, même dans un roman, nous pourrions trouver des propos qui nous fâchent ou nous blessent et devoir tout autant les traduire. Le traducteur doit décloisonner et faire preuve de maturité/professionnalisme, d’autant que sa mission est bien nécessaire. Il est tout aussi important que des lecteurs puissent — parce qu’ils auront pu lire le texte dans une langue qu’ils savent/peuvent lire — accueillir favorablement une opinion ou s’en indigner, et dans tous les cas exercer leur sens critique.

Faire passer un message éventuellement subjectif tout en sachant se tenir à l’écart en n’étant que le passeur serait un défi ou du grand art, selon.

Et soudain, je redeviens plus sereine. Hein, elle n’est pas belle ma mission ? Alors même si j’ai souvent envie de boycotter ou de changer de secteur pour ne plus avoir à faire passer en français des opinions de financiers cravatés qui m’agacent profondément (les opinions, pas les cravates) ou vont totalement à l’encontre de mes idées, c’est un exercice stimulant qui aiguise le sens critique. Et puis l’économie me passionne même si je dois continuer à en lire des vertes et des pas mûres. Il est finalement très utile d’être au fait de l’actualité financière et des opinions répandues pour mieux les déconstruire au besoin…

Cela dit, l’exercice de la profession n’est pas, selon moi, incompatible avec la possibilité (ou pour moi, la nécessité) d’exprimer ses opinions ailleurs (dans le respect de l’obligation de confidentialité et des engagements professionnels du traducteur), de s’engager et d’agir sur le terrain pour faire valoir ses droits en tant que professionnel/ travailleur ou en tant qu’individu. Évitons juste à cette fin de nous servir des textes/ supports/ messages d’autrui.

Quelques idées (plusieurs réponses possibles) :

  • Défendre et argumenter vos idées, susciter le débat et la pensée critique autour de vous ;
  • Participer aux activités et actions des associations de traducteurs et interprètes pour défendre et préserver les droits de la profession et en améliorer la visibilité ;
  • Réaliser des traductions (bénévoles ou non) pour des causes qui vous tiennent à cœur ;
  • Écrire au courrier des lecteurs ou au médiateur d’un support de presse pour partager vos opinions ;
  • Ouvrir un blog d’opinion/d’économie/en tant que militant ;
  • Participer à la vie associative et politique locale (ou à plus grande échelle) ;
  • Participer en tant que traducteur (bénévole ou non) à des événements politiques, sociaux, culturels en accord avec vos idées ;
  • Participer davantage aux différents mouvements de protestation locaux (et à plus grande échelle) ;
  • Devenir militant dans l’action syndicale, et défendre vos droits et ceux des autres travailleurs ;
  • Écrire directement aux institutions et entités à l’égard desquelles vous trouvez à redire ;
  • Lancer et signer des pétitions ;
  • Relayer vos idées sur les réseaux sociaux ;
  • Préparer des pancartes pour la prochaine manif ;
  • Faire grève et suivre les prochaines manifs…

Et justement, demain, 14 novembre, je rends mon tablier (car c’est aussi une grève du travail domestique). À l’instar des piquets de grève, je quitte mon poste de travail ce soir à minuit pour 24 heures de grève générale « pour l’emploi, la solidarité et contre l’austérité ». Vous allez me dire que j’ai encore ces « mesures courageuses » en travers du clavier, et vous n’aurez pas tout à fait tort 😉 Et demain, dans les manifs, ce sont bien d’autres adjectifs que je pense mettre en exergue…

« Sous le clavier, la plage »…

 

La traductrice neutre et impartiale_capture pour billet

La traductrice neutre et impartiale_comments

 

(cliquez sur les images pour les agrandir)

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